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Jean-Yves Lagarde, venture capitalist à Boston

Continuant notre exploration de l’écosystème économique bostonien lors d’un voyage d’étude au début du mois de mai, nous avons rencontré un capital-risqueur français installé aux Etats-Unis depuis de nombreuses années. Après la Mission Scientifique et Technologique de l’Ambassade française et le département de transfert de technologie du MIT, Jean-Yves Lagarde nous a parlé du métier de capital-risqueur (venture capitalist) et de la situation économique actuelle des fonds d’investissement aux Etats-Unis.

Pour commencer, quel fut votre parcours professionnel jusqu’à aujourd’hui ?

Après une formation d’ingénieur en France, une coopération (VSNE) chez Saint-Gobain et un début de carrière au sein d’Elf Aquitaine (actuellement Total) pendant 5 ans en France et Afrique, j’ai décidé de partir aux Etats-Unis pour effectuer un MBA à la Tuck School (Dartmouth College). J’ai été ensuite en stratégie interne puis ai géré les activités Amérique Latine fibre optique chez Corning, un fabricant américain d’optique, leader mondial de la fibre optique et des écran LCD.
Début 2000, je suis entré comme associé dans un fonds d’investissement de capital risque, Boston Millennia Partners, gérant 440 millions de dollars et spécialisé dans les TICs et les biotechnologies. L’expérience fut enrichissante mais j’étais plus intéressé par les nouvelles technologies, software, technologies sans fil qui ont des cycles d’investissement et de développement plus courts et bien différents des activités du monde de la santé…
L’année dernière, j’ai fondé mon propre fonds d’investissement à Boston, Eurica Ventures, de 50 millions de dollars. Ma stratégie est d’identifier des entreprises françaises ou suisses, matures (3 à 20 millions de dollars de CA), spécialisées dans les nouvelles technologies afin de les aider à entrer sur le marché américain et à accélérer leur croissance commerciale tout en se rapprochant d’acheteurs potentiels.

Qu’est-ce qu’un fonds d’investissement et quel est le métier des capital-risqueurs ?

Un fonds d’investissement est une société qui joue les intermédiaires entre des entreprises souhaitant investir de l’argent (en anglais les Limited Partners) et des sociétés ou start-up ambitieuses et prometteuses ayant besoin de cet argent pour se développer de manière significative. Un fonds d’investissement et un capital-risqueur se distinguent des business angels dans le sens où ils ne font pas intervenir leurs fonds propres.
Cependant, l’action des capital-risqueurs ne se limite pas à placer l’argent dans des projets innovants. Etant eux-mêmes des professionnels expérimentés, les capital-risqueurs aident les sociétés sélectionnées à se développer en donnant des conseils stratégiques et financiers, en recrutant et renforçant les équipes de directions et en partageant leurs carnets d’adresses auprès de clients potentiels, partenaires stratégiques, candidats au recrutement ou investisseurs pour les prochains tours de financement. L’intervention se joue à tous les niveaux de l’entreprise : management, processus, financier, marketing … Ils ont bien souvent un poids non négligeable dans les prises de décisions de la société pendant toute la durée de l’investissement (généralement entre 5 et 8 ans) et il est très fréquent de les voir siéger au conseil administratif de la société.
Un capital-risqueur a ainsi une mission très large et variée sur des cycles d’une dizaine d’année généralement : trouver l’argent à investir, trouver les sociétés à fort potentiel, les aider à croitre et enfin organiser la sortie du portefeuille.

Justement, quelles sont précisément les étapes de travail d’un capital-risqueur ?

Habituellement, nous travaillons sur des cycles d’une dizaine d’année en gérant un portefeuille d’une dizaine de projets en même temps. Voici schématiquement le processus de notre action :
1- Convaincre des investisseurs (institutionnels de type banques, assurances, fonds de retraite ou de type stratégique ou de type familles très fortunées) à investir dans le fonds en prouvant le sérieux et le potentiel de celui-ci. Cette étape de levée des fonds peut durer de un à deux ans selon les sommes escomptées et le contexte économique. Le fonds d’investissement a alors 4 à 5 ans pour investir dans des sociétés ou start-up prometteuses et 5 à 6 ans pour rendre l’argent avec la plus-value réalisée.
2- Trouver les sociétés ou start-up à fort potentiel pour se constituer un portefeuille de projet. Généralement, ceci se fait quasiment en même temps que la levée de fonds, afin de rendre plus concrète cette opération. L’étude et la sélection se fait sur un business plan établi sur précis 3 ans, adressant une marge potentielle de taille très importante. L’expérience et la complémentarité des créateurs sont fondamentales et particulièrement prises en compte, ainsi que la place disponible sur le marché pour le produit ou service proposé, le caractère réellement innovant de l’offre, etc.
3- Investir, conseiller et faire grandir les sociétés du portefeuille. 20% de la somme accordée est débloquée immédiatement pour couvrir les premiers frais et faire les premiers investissements. Les 80% restant sont repartis en tranches et distillées durant toute la durée de l’intervention du fonds dans la société. En général, 50% sera investi dans les premiers tours de tous les investissements du portefeuille. Ensuite, les 50% restant servent de réserves pour supporter les tours de financement supplémentaires de toutes ces sociétés. Tous les trimestres, un reporting financier est effectué par le fonds d’investissement à l’intention des entreprises investisseuses (Limited Partners). Tous les ans, une réunion est organisée regroupant les entreprises investisseuses, les sociétés bénéficiaires et le fonds d’investissement. Etant par définition limitée et ponctuelle, l’action du fonds d’investissement dure entre quatre et dix ans.
4- Sortie du portefeuille. Chaque société est destinée à sortir du portefeuille du fonds. Plusieurs moyens sont possibles, du plus décevant (la liquidation de la société avec aucun amortissement des sommes investies) à la plus gratifiante (l’entrée en Bourse ou le rachat stratégique qui visent des retours en 5 à 10 fois le montant investi pour un retour moyen sur le fonds entre 2 à 3 fois le montant investi).

Exemple pour un portefeuille de dix start-up sur une dizaine d’année :
– 2 à 3 sociétés ne ramènent rien, l’investissement est perdu.
– 3 à 4 ont un petit retour sur investissement (entre 0.2 et 1.5 fois la mise).
– 2 à 3 sociétés réalisent un gros retour sur investissement, 4 à 6 fois la valeur investie minimum avec évidemment un objectif de l’ordre de 10 à 20 fois…
Le fonds d’investissement garde 20% de la plus value réalisée et reverse le reste aux Limited Partners qui ont investi une dizaine d’année auparavant.

Comment distinguer les différents fonds d’investissement ?

Tout d’abord, la forme même du fonds varie fortement. Entre le capital-risqueur indépendant œuvrant quasiment seul et les grandes entreprises nationales ou mondiales qui montent leurs propres fonds (Corporate Venture), le soutien financier et moral n’est pas le même.

Ensuite, chaque fonds d’investissement a une stratégie propre de positionnement sur le marché. Les quatre principaux axes stratégiques sont les suivants :
– le cycle de l’entreprise visée : en amorçage, en création, en développement ou en reprise.
– le domaine d’activité : nouvelles technologies, hardware, software, cleantech/nouvelle énergie, business services, …
– la situation géographique : régional, national ou encore continental.
– le montant minimum et maximum accordés.

Quels furent les effets de la crise économique aux Etats-Unis sur le capital-risque ?

La crise économique a eut des effets notables sur le marché du capital-risque dans le monde entier. Aux Etats-Unis, l’investissement global des entreprises est passé de 29 milliards de dollars en 2008 à 17 milliards en 2009. Le manque de liquidité financière s’est fait sentir avec peu de rachats de sociétés et très peu d’IPO (Initial Public Offerings – sortie en cotation sur les marches financiers).
Outre les chiffres, les cycles de retour sur investissement sont plus longs. Comme il faut tenter de vendre la société au moment le plus propice pour faire le plus de bénéfice, les occasions ont été rares durant la crise. Encore actuellement, plusieurs sociétés peinent à se remettre sur pied.
L’une des conséquences directes de cette situation est que les grandes entreprises et les fonds d’investissement ont actuellement tendance à investir dans des sociétés plus mures pour assurer un retour rapide et un peu plus sécurisant, au détriment des start-up.

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  1. Thomas Storck
    15 juin 2010 à 10:37

    Super article très intéressant !
    Merci Stéphanie, je n’aurai plus à faire semblant de comprendre quand on me parlera de capital risque !

  1. No trackbacks yet.

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