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Quotidien d’un chargé d’affaire dans un fonds d’investissement européen.

Suite à l’interview de Jean-Yves Lagarde, capital-risqueur à Boston, qui nous avait présenté le métier du venture aux Etats-Unis, nous vous proposons de faire un parallèle avec la situation en France.
Nicolas Autret, chargé d’affaires dans le fonds d’investissement Sofinnova Partners, a accepté de nous parler de son quotidien dans le capital risque.

Pouvez-vous nous présenter rapidement Sofinnova Partners ?

Créé en 1972, Sofinnova Partners a été l’un des pionniers du capital risque en France, et est aujourd’hui l’un des principaux acteurs européens avec 1,1 milliard d’euros en gestion. Notre stratégie d’investissement est articulée selon 3 grands axes :
– cycle de l’entreprise visée : en amorçage ou en création
– domaine d’activité : IT, sciences de la vie et cleantech
– situation géographique : Europe majoritairement (France, Angleterre et Allemagne principalement, ces marchés étant les plus dynamiques et les plus structurés sur le plan du capital risque en Europe), mais aussi Amérique du Nord, avec notre société partenaire Sofinnova Ventures, basée à San Francisco, qui gère aujourd’hui un milliard de dollars.

Quelles sont vos missions quotidiennes au sein de Sofinnova Partners ?

J’ai quatre grandes missions qui correspondent au cycle d’investissement d’un fonds dans une entreprise (voir l’interview de Jean-Yves Lagarde). J’accomplis ces quatre missions en parallèle, car je recherche en permanence de nouveaux projets/sociétés tout en apportant un soutien aux sociétés de notre portefeuille qui évoluent à des stades de maturité différents.

1 – La génération de deal flow et l’initiation du process de due diligence. Pour une société, cette étape peut durer de 2 à 4 mois.

Cette étape consiste à effectuer une veille stratégique approfondie d’un ou plusieurs secteurs pertinents pour la stratégie d’investissement du fonds (ex : le social gaming ; le ecommerce ; le cloud computing, etc.). Il s’agit de comprendre la dynamique d’un secteur, d’en connaître les tendances pour pouvoir en anticiper ses évolutions et identifier les acteurs innovants et futurs leaders. Cela passe par la lecture quotidienne de la presse spécialisée, la participation aux conférences, etc. … L’objectif est donc d’identifier les sociétés les plus intéressantes d’un secteur particulier, présentant un fort potentiel de croissance et ayant un besoin de financement pour se développer. Une fois une société contactée, et si les premières rencontres avec le management valident le potentiel de la société, une première étude (due diligence) est lancée : étude externe (potentiel du marché, concurrence, stratégie de différenciation, réglementation du secteur, etc.) et étude interne (aspects technologiques, business model, profil de l’équipe, etc.)

2 – de la lettre d’intention au pacte d’actionnaire (1 à 2 mois).

Lorsqu’une société a franchi la première étape de sélection, une proposition est rédigée sous la forme d’une lettre d’intention (en anglais, la Term Sheet), qui décrit dans les grandes lignes l’investissement envisagé par le fonds dans la société : montant de l’investissement, valorisation de la société, règles de gouvernance, etc. Si la proposition est acceptée par la société visée, une due diligence plus approfondie est ensuite menée: des avocats et auditeurs sont engagés pour certifier les aspects juridiques/légaux et comptables/financiers de la société. Après réception des rapports présentant les conclusions des audits juridiques & sociaux, comptables & financiers, un pacte d’actionnaires est ensuite rédigé par les avocats du fonds en collaboration avec les avocats de la société. Ce pacte d’actionnaires est signé, et les fonds virés sur le compte de la société. La participation du fonds dans la société se matérialise à cet instant. L’aventure peut alors commencer.

3 – investissement dans la société (en moyenne 7 à 8 ans pour une société IT, et 8 à 9 ans pour une société science de la vie).

Nous nous définissons comme investisseur actif, tourné vers et centré sur les entrepreneurs. Notre valeur est donc d’accompagner et d’aider nos entrepreneurs dans la croissance de leurs sociétés, en contribuant à la réflexion sur la meilleure stratégie de développement à adopter, en utilisant notre réseau de relations pour créer de nouveaux débouchés commerciaux ou en ajoutant de nouvelles compétences à l’équipe.
En tant que junior, mon rôle est donc d’assister au quotidien le Partner de Sofinnova dans le suivi des participations du fonds. J’effectue ainsi une veille stratégique sur les sociétés de notre portefeuille et de leurs secteurs respectifs : nouvelles levées de fonds du secteur, apparition de nouveaux concurrents ou exit des concurrents existants, évolutions du marché, etc. Mon rôle consiste également à préparer les prochaines levées de fonds de nos sociétés, en coordination avec le management et les co-investisseurs. Mes interactions avec les CEOs de nos sociétés en portefeuille sont donc très fréquentes, quasi-hebdomadaire.

4 – la sortie.

Les sorties, i.e. vente de la participation d’un fonds dans une société, se font principalement de deux manières :
– la vente de la société (en anglais, Merger & Acquisition, ou M&A), soit à un acteur industriel (concurrent ou non), soit à un acteur financier (fonds d’investissement secondaire ou LBO par exemple).
– l’introduction en Bourse (en anglais, Initial Public Offering, ou IPO).

Le type de sortie dépendra souvent de l’état macroéconomique du moment. Les IPO étaient à la mode à la fin des années 1990/début des années 2000, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En 2008 et 2009, il y a eu très peu de sorties, IPO ou M&A, les places de marchés étant très nerveuses et les investisseurs privilégiant la sécurité, alors que les acquéreurs potentiels de startups ont préféré conserver leur cash en cas de coup dur. Si le marché des IPO commence tout juste à repartir, le premier semestre 2010 a vu un fort regain d’activité sur le segment du M&A.

Les missions sont extrêmement variées et nécessitent des compétences dans de multiples domaines. Pouvez-vous nous dire quel est le parcours et les qualités requises pour un jour espérer occuper votre poste ?

Tout d’abord, il est bon de préciser que le secteur des fonds d’investissement en capital risque est extrêmement petit. Il y a un nombre relativement important de petits fonds d’investissement, mais un petit nombre de grands fonds d’investissements. Avec 1.1 milliard d’euros en gestion, Sofinnova Partners est l’un des principaux fonds européen. Il y a tout au plus une dizaine de fonds équivalents en Europe : Index Ventures, Accel, Amadeus, Balderton, Wellington, EarlyBird, etc. En dépit de notre taille importante pour les standards de l’industrie du capital risque, nous ne sommes que 25 employés, dont seulement 12 en sourcing et due diligence. Nous sommes donc une équipe très petite et très stable, il y a peu de renouvellement, comme dans la plupart des fonds d’ailleurs. Il y a beaucoup de candidats pour ce type de poste, et par conséquent très peu d’élus.

L’une des qualités requises est l’intuition. En effet, lorsqu’il s’agit d’investir dans une société et/ou une technologie, il faut garder en tête que la sortie de la société ne se fera en général que sept années après l’investissement. L’intuition est donc requise pour anticiper les réussites potentielles, plusieurs années en amont.

Concernant les profils juniors recherchés, un fonds positionné sur le secteur IT aura tendance à privilégier un profil technique. Un diplôme d’ingénieur apportera donc des bases techniques solides. Mais ce n’est pas tout. La curiosité, l’intérêt pour les problématiques stratégiques/marketing/financières, et un sens du networking pour la génération de deal flow, sont également clés pour réussir dans ce métier.

Justement, en tant que junior, quel est votre parcours professionnel ?

J’ai un parcours assez classique au regard des critères de sélection précédemment cités : diplôme d’ingénieur français (Supelec) et américain (Georgia Tech, Atlanta). A la sortie de Supelec, j’ai eu l’opportunité de faire un stage longue durée dans un fonds d’investissement aux États-Unis positionné sur l’amorçage de startups, qui gérait 5 millions de dollars, spécialisé dans les télécoms et l’IT. Cette première expérience fut une révélation, mais n’ayant pas l’opportunité de poursuivre dans ce fonds, j’ai ensuite rejoint les équipes de France Télécom North America à New York, où j’ai travaillé pour le bureau de Corporate Development & Strategy, en charge de la veille stratégique et technologique pour le groupe France Télécom aux États-Unis : lancement de nouveaux services télécoms, déploiement de nouveaux réseaux, évolution de la réglementation, partenariats stratégiques entre opérateurs et sociétés de services, activité M&A, etc. Après presque 5 années passées aux États-Unis, je suis rentré en Europe et j’ai intégré l’INSEAD pour y suivre un MBA. Ce fut une année très riche, avec un passage par Singapour et un stage en banque d’affaires à Londres en fusion/acquisition. Début 2009, une fois diplômé de l’INSEAD, j’ai rejoint Sofinnova Partners en tant que chargé d’affaires.

Nous avions vu avec Jean-Yves Lagarde que la crise économique avait durement touché le capital risque aux Etats-Unis. Quels furent les effets de la crise pour les fonds d’investissement en France et en Europe ?

La crise a bien sûr eu des effets sur le secteur en France et en Europe, aussi bien sur les sociétés financées par les fonds d’investissement que sur les fonds d’investissements eux-mêmes.

Pour les très jeunes sociétés (celles dont le chiffre d’affaires reste faible), la crise a eu un impact limité, elle a tout au plus décalé dans le temps le point de profitabilité, qui dans tous les cas n’était pas prévu à court terme. En revanche, pour les sociétés plus mâtures, la crise a pu avoir de plus fortes conséquences, qui se sont traduites par une stagnation, parfois même une baisse, du chiffre d’affaires, une baisse de la profitabilité. Certaines de ces sociétés ont donc du réorganiser/restructurer leurs activités pour réduire leur consommation de cash, d’autres ont du faire appel aux investisseurs pour se refinancer alors que ce n’était pas initialement prévu. D’autres enfin avaient prévu une sortie (IPO ou M&A) en 2008/2009, et ont donc du reporter sine die ces projets de revente ou d’introduction en bourse, faute de conditions de marché favorables ou d’acquéreurs ayant la volonté de dépenser du cash en ces temps incertains.

Pour les fonds d’investissement, ces 2 dernières années ont été assez difficiles également. Les Limited Partners, qui apportent les capitaux aux fonds d’investissement, ont modifié leur allocation d’actifs et il a été ainsi assez difficile pour les fonds d’investissement de lever de l’argent. Certains fonds historiques européens ont d’ailleurs jeté l’éponge… Sofinnova Partners, de part son historique de succès et sa réputation, a réussi à tirer son épingle du jeu, en annonçant fin décembre 2009 la levée de son 6ème fonds, Sofinnova Capital VI, avec 260 millions d’euros qui seront investis dans les prochaines années. Nous avons même connu une année 2009 exceptionnelle, avec la vente de CoreValve à Medtronics pour 700 millions de dollars en février 2009, la vente de Fovéa à Sanofi pour 370 millions d’euros en septembre 2009, la vente de Novexel à Astra Zeneca pour 505 millions de dollars en décembre 2009, et l’introduction de Movetis en bourse fin 2009, qui a permis à la société de lever près de 100 millions d’euros. Depuis le début de l’année 2010, nous avons fait trois belles sorties (dont Sensitive Object vendu à Tyco en janvier pour 62 millions de dollars), et les mois qui viennent devraient nous apporter quelques beaux succès. Nous nous en sortons donc plutôt bien, ce qui explique la confiance renouvelée de nos investisseurs. Nous restons cependant prudents sur l’avenir, en recherchant les entrepreneurs et les idées qui forgeront les usages de demain.

Merci Nicolas Autret de nous avoir accordé cette interview.

Si vous souhaitez plus d’information sur le secteur du capital-risque, nous vous conseillons la lecture du magazine Private Equity, le journal des professionnels du capital investissement.

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